comme on part en voyage

 

Elle est partie

comme on part

en voyage

elle a rempli

une valise

de petites choses

inutiles

enfilé son anorak

et remonté

la fermeture éclair

jusqu’au cou

elle a glissé

ses mains

dans ses poches

et son sourire

dans les mains

d’un passant

glissé les clefs

sous la porte

de ce lieu

qu’elle quitte

une dernière fois

elle est partie

comme on part

en voyage

en se demandant

ce que l’on a oublié

peut-être

et qui ne manquera

finalement pas

elle est partie

elle a tiré sa valise

à roulettes

lourde de souvenirs

jusqu’au bout

de la rue

et là

le regard écorché

par le coin

d’un trottoir

elle a fondu

en larmes.

 

ce n'est plus rien

Beaupré - Eric Sautou

Recette d'antan

 

Mélanger

cent grammes de vent

une cuillère à café de lumière

un nuage de la taille d’une noisette

et une pincée d’orage d’été

 

Ajouter

le chant de trois rouges-gorges

quelques grammes d’étoiles filantes

douze gouttes de pluie

et six flocons de neige

 

Pour finir

les trois parfums mêlés

du sol après une averse d’été

d’un joli brin de muguet

et de l’herbe tout juste coupée

 

Voilà

tout y est

il n’y a plus qu’à bien mélanger

avec une grande cuillère en bois

et enfourner à cent quatre-vingt degrés

jusqu’à ce que l’air de la maison

soit imprégné

du délicieux parfum

de l’enfance oubliée

 

(Facultatif :

une fois le gâteau refroidi

cueillir trois petites fleurs

du grand cerisier

pour décorer)

 

Le cerisier est en fleurs

 

 

Une petite fée est venue

dans la nuit

décorer l’arbre du jardin

Elle a piqué une à une

les milliers de fleurs blanches

sur les branches endormies

Je l’ai entendu ce matin

riant aux éclats

devant nos yeux éblouis

ébahis dans le brouillard froid

d’un printemps qui se cherche

et qui se trouvera.

 

La maison craque

 

 

La maison craque

Sa vieille carcasse

d’os qui se brisent

sous le poids

un peu trop lourd

des souvenirs

 

Des caresses

 

 

J’aimerais quelquefois

que quelqu’un ait pour moi

les gestes que j’ai pour eux

 

J’aimerais quelquefois

que quelqu’un me berce

et pose sa main froide

sur mon front brûlant

J’aimerais une voix

pour me chuchoter

que tout ira bien

que quelqu’un soit là

pour me répéter

encore et encore

que je ne suis pas seule

que ça va aller

J’aimerais quelquefois

qu’on me prenne dans les bras

qu’on m’offre des gestes tendres

pour adoucir un peu

la violence de cette vie

la violence du volcan

qui au-dedans de moi

me brûle

et me consume

 

Voilà de quoi sont faites

les minutesque le monde m’offre

je rassure

je console

je promets

j’encourage

je soutiens

 

Je suis là

voilà

je travaille chaque jour

à être là pour eux

de la présence la plus juste qui soit

ni trop ni pas assez

juste ce qu’il faut

de tendresse et

d’espoir

je m’applique

à leur dessiner

tous les chemins possibles

et à leur laisser l’espace

pour se déployer

 

Je rentre chaque soir

ma petite valise chargée

de leurs grands yeux brûlants

de chagrin ou de colère

et de leurs grands éclats de rire

et tous ces trésors là

je les garde précieusement

pour les jours de grand vent

 

Je veille chaque jour

sur ces toutes petites

très grandes personnes

dont il faut prendre soin

et je me demande

quelquefois

qui

qui pour m’offrir à moi

ce que je leur offre à eux ?

Un apache enchaîné dans la poitrine

Le cœur pur du barbare - Thomas Vinau

Chemins

 

Le sentier s’enfonçait

tout droit dans la forêt

 

On aurait dit l’automne

le bruit des feuilles sèches

qui craquaient sous nos pieds

et le ciel plombé de gris

qui s’étirait au-dessus de nos têtes

 

Nous nous sommes enfoncées

tout droit dans la forêt

nous avons marché

en silence

dans la douceur

du chant des oiseaux

sans nous soucier de rien

jusqu’au moment où

il a fallu faire un choix

 

Devant nous

le chemin se séparait

en deux chemins

nous n’avions nulle part

où aller

nous ne pouvions que nous perdre

il n’y avait ni bonne

ni mauvaise décision

mais il fallait en prendre une

 

Il a fallu choisir

et j’ai pensé

à tous ces moments de la vie

où nous devons renoncer

encore et encore

 

La vie n’est que cela

une succession de choix

et j’ai souri en imaginant

ce qu’auraient pu être nos vies

si nous avions pris à droite

plutôt qu’à gauche.

 

Brouillard

 

Tu voudrais

déchirer le brouillard

de tes mots

comme on déchire un tissu

avec les dents.

 

Ce que nos coeurs endurent

 

 

J’ai reçu ce matin

les mots d’une petite

poétesse merveilleuse

qui ne sait pas qu’elle l’est

 

Elle cherche dans mes yeux

qui lisent sa voix à elle

le droit d’être

qui elle est

et la légitimité

de prendre cette place là

qu’elle ne sait pas

s’accorder à elle-même

 

J’ai reçu ce matin

les mots d’une petite

poétesse merveilleuse

qui parle de l’amour

du chagrin

et de la solitude

et qui sait si bien faire voir

au travers de

ses yeux d’enfants

le monde qui nous entoure

et qui sait bien dire

de sa voix de petite fille

ce que nos cœurs endurent.

 

Un petit miracle

 

Je n’ai plus peur de rien

depuis que tu m’as quitté

chaque jour est un petit miracle

où je m’étonne de respirer

un sursis

le pire est arrivé

et j’y ai survécu

j’ai survécu

je n’ai plus peur de rien

tu sais

depuis que tu es parti

si je respire encore

dans ton absence

si je vis toujours

malgré ce grand drame

alors rien

non rien vraiment

ne pourra me tuer.

 

Ce qu'il n'est pas

 

Le ciel pourpre

semble m’accuser

comme si j’étais coupable

il me dévisage

et peut-être le suis-je

coupable

de vouloir t’oublier

te remplacer par un autre

qui saurait m’aimer

mieux que toi

je n’y arrive pas

évidemment

je ne vois pas ce qu’il est

mais ce qu’il n’est pas

il n’a pas tes longs cils

ni tes yeux noisette

il ne manque jamais de mots

et moi

je quémande des silences

j’essaie tu vois

de me lancer en avant

comme on saute par une fenêtre

pour échapper à quelque chose

j’essaie

mais je ne vois que

ce qu’il n’est pas

c’est-à-dire toi.

 

Le dernier poème

 

C’est le dernier poème

le dernier jour

le dernier mot

c’est le dernier poème

qui parlera de toi

c’est fini maintenant

je remplirai mes textes

d’autres espoirs

d’autres visages

d’autres amours

 

J’écris cela

sans y croire

pour y croire

justement

 

On écrit sur ce qui nous hante

et c’est toi

partout en moi

c’est toi

 

je cherche sans relâche

pourquoi

ton visage fait effraction

dans chacun de mes rêves

dans chacune de mes pensées

dans chacun de mes poèmes

je suis fatiguée

de cet assiègement

je suis une coquille vide

voilà

une coquille vide

que j’ai remplie par toi

et j’ai les bras trop lourds

chargés de cet amour

dont tu ne veux pas.

 

Depuis ma mélancolie

 

Je t’écris depuis ma mélancolie

c’est un pays un peu sombre

et un peu doux aussi

c’est un pays de brouillard

où se côtoient

la lumière de mes souvenirs

et les voix entremêlées

de tous mes fantômes

J’habite ici souvent et

j’essaie d’oublier quelquefois

que j’y suis seule

je m’invente des histoires

où quelqu’un pourrait

arriver jusque-là

quelqu’un qui emprunterait

ces chemins de pensées

et de larmes

pour venir me rejoindre

pour m’emmener ailleurs

quelqu’un qui viendrait

me sortir de là

et ce serait peut-être toi.

 

Une dernière fois

 

Tu fermes une dernière fois la porte

de ce que lieu que tu ne reverras plus

plus jamais

de ce lieu où d’autres vivront

où d’autres aimeront

comme toi tu as aimé

Tu laisses derrière toi

un lieu vide et propre qui sent le savon

et quatre années de souvenirs

tu fais comme si le dernier aller-retour

n’était pas le dernier

les au-revoirs te font peur

comme de petits monstres

qui la nuit te sauteraient à la gorge

des images qui reviennent

et dont tu ne veux pas

Tu pars vite

l’air de rien

mais tu ne trompes personne

et surtout pas toi-même

dans ton ventre

le nœud serre

jusqu’à la douleur

Tu pars vite

l’air de rien

tu pleureras plus tard

sur ce que tu as laissé

sur ce que quitter veut dire

sur vos vies qui se séparent

et sur la petite solitude

que tu ramènes avec toi.

 

Solstice

 

Dans la pénombre du jour

qui peine à se lever

tu affûtes ton regard pour la trouver

tu la traques

et de tes mains grandes

comme les ailes d’un oiseau

tu essaies de cueillir la lumière

les miettes de lumière

que tu vois danser dans l’air

toi devenu aveugle à presque tout

tu les vois voler puis disparaître

aussitôt

et les miettes de lumière

qui te glisse entre les doigts

tu voudrais les rassembler

en faire un petit soleil

pour éclairer ton hiver

et tu pries sans un mot

pour que la nuit

ne dure pas toujours.

 

Il ne reste rien

 

Il ne reste rien

rien de tes livres

rien de ta voix

et rien de tes silences

rien de ton odeur

rien du bruit de ta porte qui s’ouvre

et de tes pas sur le parquet

rien du grincement de l’échelle en bois

qui m’apprenait sans un mot

que tu allais te coucher

rien des romans que tu laissais

pour moi

entre nos deux chambres

l’air de rien

rien de nos nuits d’ivresse

de tes notes de guitare

et rien de nos regards

Il ne reste rien

plus aucune trace de toi

même le silence est vide

de ton souvenir

et c’est un peu comme si

tu avais disparu

pour toujours.

 

Du lait et des clémentines

 

 

 

Nous avons déposé

sur le bord de la fenêtre

un bol de lait pour les rennes

et des clémentines pour le Père Noël

nous savons bien évidemment

qu’aucun traîneau ne surgira

de la nuit étoilée

mais nous prenons soin

chaque année

de nourrir nos rêves d’enfant.

 

Peut-être demain

 

Je reste assise près de la fenêtre

à l’attendre

Ils ont dit peut-être demain

Pendant combien d’années

est-ce que je l’ai attendu en silence

mais pas cette fois pourtant

je suis venue sans plus rien espérer

cette année j’ai presque renoncé

et ce soir pour la première fois

ils ont dit

peut-être demain

Tout est prêt

elle peut venir maintenant

renaître des cendres de l’enfance

le ciel est blanc

l’air est glacé

l’hiver est froid

et la nuit est prête

à l’accueillir tendrement.

 

Je lui parle tout bas

comme on chuchote

à l’oreille d’un enfant

en train de s’endormir

Je lui murmure dans la nuit

tu peux venir maintenant

ramener un peu de magie

dans mes yeux qui s’éteignent

dans mes yeux fatigués

où la lumière meurt doucement.

 

Elle est venue

Elle est arrivée au matin

Des millions de minuscules flocons

se sont mis à danser dans le ciel

toute la journée

une valse sans fin

entre le vent et la neige

et c’était beau

oh, comme c’était beau.

 

La neige est venue me dire

dans le silence du matin de Noël

que l’espoir et l’enfance

ne sont pas prêts à mourir.

 

La neige a bu la lumière

 

La neige a bu la lumière

elle n’a rien laissé pour toi

rien, sauf le froid

et la pénombre qu’il reste

quand la lumière s’en va.

Tu t’en feras une maison

de cette obscurité-là

on s’habitue à toi

on s’habitue si bien parfois

qu’on apprend à

déceler la lumière dans le noir

à la voir là où elle est

infime

ou à l’inventer

là où n’est plus

La neige a bu la lumière

elle n’a rien laissé pour toi

alors tu dompteras ton regard

et tu apprendras à faire cela :

imaginer.

 

La dernière feuille du dernier arbre

 

(d'après le titre d'un poème de T. Vinau)

 

 

 

La dernière feuille du dernier arbre

est tombé ce matin

sur le trottoir humide

dans la lumière dorée de l’aube

qui mordillait tendrement

le manteau de la nuit

voilà

voilà

l’hiver est arrivé

à nous les chocolats chauds

et les brioches à la cannelle

à l’abri dans nos maisons

à nous les bougies allumées

puisque la nuit tombe

à l’heure du goûter

elle tombe

chaque soir un peu plus tôt

comme une couverture sur nos épaules

à nous les petits matins glacés

où l’on voudrait rester blottis

dans la chaleur des draps

à moi les petits matins glacés

où j’aimerais rester blottie

dans la chaleur de tes bras

à nous les heures silencieuses

assis devant la fenêtre

à attendre la neige

à nous l’odeur des clémentines

et celle du pain d’épices

qui parfume la cuisine

à nous les crêpes du dimanche

qui durent jusqu’au lundi et

me ramènent au temps de l’enfance

à nous le feu dans la cheminée

et les ronronnements du chat

qui rêve sur mes genoux

à nous les tasses de thé brûlant

les pulls en laine trop grands

et les siestes à toutes heures

à nous les ciels blancs

la lumière de décembre

et la forêt merveilleuse

dans son manteau de givre

à nous cette beauté-là

et l’air glacé qui transforme

notre souffle en fumée

à nous les bonhommes de neige

et l’écho de nos rires

qui s’envolent dans le froid

à nous la magie de Noël

et les étoiles qui brillent

dans les yeux des enfants

à nous les étreintes

et les histoires qui

une fois n’est pas coutume

allez, allez

à nous les histoires qui finissent bien.

 

L'air de rien

 

 

Ça arrive comme ça
l’air de rien
les mots s’écrivent d’eux-mêmes
sans moi, presque,
les mots s’écrivent à travers moi
avec une facilité qui me déconcerte
moi qui les ai tant cherchés
tant attendus
les mots pour dire enfin.
Je rentre et j'écris
c’est aussi simple que cela
j'écris comme on parle
ou plutôt
comme je n'ai jamais su parler
j'écris les mots coincés
en travers de la gorge
les images imprimées
derrière mes paupières closes
j'écris l’amour
et le chagrin
le cœur qui panique
j'écris les jours
la petite poésie des jours
j'écris pour dire
et pour me souvenir
j'écris comme on respire
comme on se tient debout
au milieu du chaos.

Chien de fusil

 

L’homme et le chien

dorment dans la même position

roulés en boule à même le sol

et blottis l’un contre l’autre

pour faire barrage

aux grands froids

aux grandes nuits

et aux grandes solitudes.

 

J'écris ton nom dans le ciel

 

J’écris ton nom dans le ciel

pour que le monde entier

se souvienne

de la candeur de ton rire

de la couleur de tes yeux

et de la délicatesse

de chacun de tes gestes

J’écris ton nom entre

deux nuages gorgés de lumière

pour que chacun se rappelle

en forçant son regard

un peu plus haut

de la tendresse de tes mots

de ton cœur ouvert

à tous les vents

et ton corps trop petit

pour autant de bonté.

 

Je garde pour moi

évidemment

la douceur de ta peau

le goût sucré de tes baisers

tes yeux chiffonnés de sommeil

et les larmes nées

de ton impuissance

devant les désastres

du monde.

 

J’écris ton nom dans le ciel

pour inscrire quelque part

dans un lieu aussi beau que toi

de minuscules morceaux

une petite mémoire

de cette vie

qui fut la tienne.

 

Frappe le ciel, écoute le bruit

 

Frappe le ciel, écoute le bruit

Entend comme résonne

l’écho dans le vide

C’est qu’il n’y a rien

là-haut

rien ni personne

rien sinon nos rêves

qui n’en finissent pas

de disparaître

dans des prières

silencieuses

que l’on ne sait pas

à qui adresser.

 

Comment ça résonne

 

J’aimerais que tu puisses entendre

comment ça résonne

en-dedans

Que tu puisses être témoin

de ce bruit de fracas

qui parfois traverse mon corps

quand tes mots

ne sont pas des mots tendres.

J’aimerais que tu puisses entendre

le bruit que font tes silences

dans mon corps creusé

par l’absence :

un bruit d’instrument usé

fatigué d’être ce qu’il est

usé d’avoir trop joué

et tant donné

sans rien recevoir en retour.

Je n’attends rien

ne te méprends pas

Je donne comme je respire

et je ne saurais pas faire autrement

mais je voudrais que tu entendes

mon cœur qui se fissure

quand tu ne me regardes pas

ou que je te vois, moi

plus heureux avec d’autres

que tu ne l’es jamais avec moi.

J’aimerais que tu comprennes

ce que ça fait d’imaginer

n’être jamais suffisante

que tu puisses ressentir

ce que l’on ressent

quand on croit très fort

que ce que l’on est

n’est pas assez

pour être aimée

vraiment.

 

Le Trou

Cette solitude qui est la tienne

 

Personne ne viendra te sauver

de cette solitude qui est la tienne

Tu la portes au creux de ton ventre

comme on porte la vie

comme on porte la mort

Personne ne pourra te soigner

de ce dont tu penses devoir guérir

pour vivre enfin

et t’amnésier de cet exil

qui fut pour toi un déchirement

Aucune tendresse ne saura recoudre

ce que grandir a abîmé

dans un grand bruit de fracas

et rien ne pourra apaiser
ce que tu ressens
aucune chimie dans tes veines
aucune main sur ton corps

aucun sommeil sans rêve

Aucun souvenir ne pourra te ramener

à ce temps de l’enfance

et personne ne pourra t’apporter

de réponses rassurantes

aux questions insolubles qui te hantent
comme les fantômes hantent les maisons

Personne ne pourra jamais combler

ce vide-là que tu promènes

comme ton ombre

pas même les mots

pas même l’amour

Au fond de toi tu le sais bien

n’est-ce pas,

que rien ne sera jamais suffisant

et que ton besoin de consolation

est impossible

à consoler ?